Oasis

Oasis
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Oasis
Corée du Sud, 2002
De Lee Chang-dong
Scénario : Lee Chang-dong
Avec : Kim Jin-jin, Sol Kyung-gu, Ahn Nae-sang, Ryoo Seung-wan, Moon So-ri
Durée : 2h12
Sortie : 12/11/2003
Note FilmDeCulte : ******

Jong-du vient de sortir de prison. Il a purgé sa peine pour avoir écrasé un homme en voiture, mais a en réalité pris la place de son frère qui était au volant au moment des faits. Jong-du, attardé mentalement, souhaite rendre visite à la famille de la victime. Il y fera une rencontre pour le moins bouleversante.

Avec Peppermint Candy, Lee Chang-dong racontait les blessures de la Corée à travers le point de vue de ses enfants égarés. Principalement de Yongho, jeune homme qui traverse à l'écran une vingtaine d'années, de la dictature militaire à l'aube de la démocratie, jusqu'à la veille d'un nouveau siècle. Si le sujet était pour le moins touffu et ambitieux, son traitement était aussi étouffant que lourd, aboutissant à un film intéressant mais assez pénible. Avec Oasis, Chang-dong évite ce même écueil du mariage indéfectible sujet de poids/traitement de plomb – l’atout principal du troisième film du réalisateur coréen, ce serait plutôt ses plumes. Pourtant, au baromètre du pathos, une histoire d’amour entre un attardé mental au cœur pur et une handicapée physique grimaçante, il y avait de quoi faire sauter la soupape de sécurité. Halo du salut: l’amour fou emporte dans sa tempête les lourds boulets vicieusement semés pour ne laisser que ses empreintes les plus poétiques. L’oasis apporte ses bonnes nouvelles.

Lee Chang-dong n’a pourtant pas changé le décor. Oasis s’ouvre dans la rue, caméra à l’épaule pour une quête de cigarette ou autre. Avant tout, ce qui anime le cadre, c’est le parasite qui importune les passants bien postés, tâche de vin sur la nappe qu’on aimerait bien voir cachée par de beaux couverts lustrés. La plongée sociale mène tout droit à la case famille je vous hais, où les principes confucéens sont rapidement piétinés sous le poids de la honte ou de la lâcheté. Sur les bordures des photos de famille, il est de ces choses qui jurent avec la hiérarchie lissée, celle qui ne laisse rien déborder de sa ténue ceinture. Une chose est sûre, les lourds mécanismes du fauteuil roulant épousent mal les voilures aériennes du hanbok traditionnel – et le réalisateur de l’illustrer brillamment dans un tapageur esclandre familial où les pieds plongent joints dans le plat. Lee Chang-dong isole ses personnages pour mieux les lier, et tranche les ronces autour d’eux pour leur ériger leur piédestal.

L’amour fou: de l’autre côté de la Mer du Japon, Takeshi Kitano en avait donné une étourdissante illustration il y a quelques mois avec Dolls. L’amour fou qui mutile, où l’absence laisse le goût amer du manque, où l’on se lie d’une corde en guise de fusion. La démarche esthétique de Chang-dong est à mille lieux des orfèvreries nippones, mais il émane de son histoire le même parfum exalté. Si l’amour se dit sous la rougeoyante lumière des cerisiers chez l’un, c’est l’ombre tremblante des branches nues qui en est le motif inquiétant chez l’autre. L’envers pour finalement la même chair et le même sentiment fiévreux, où la déraison passionnelle s’exprime aussi par déplacement. La lune à décrocher devient des branches à couper pour débarrasser les horizons fantasmés de leurs funèbres obstacles. Mais l’enfer c’est les autres: si les deux amoureux sont les poisons de leurs familles, la réciproque est tout aussi valable. Et c’est lorsque la déraison sort du placard qu’elle devient insoutenable au regard affligé des proches, devenus à leur tour les étrangers à la bulle.

A travers une mise en scène discrète, Lee Chang-dong déploie cette idée déjà présente dans son précédent film d’une existence aux voluptés en sursis, et où l’on finit invariablement par se prendre un train en pleine figure. Entre le gris de l’habitude et le noir de la sentence, il y a ces parenthèses aussi enchantées que fantasmées. Magnifique idée narrative que de donner à la pellicule les yeux du héros sur son amoureuse, libérant celle-ci de son corps carcéral et la donnant à voir telle qu’il la contemple. Livrées sans transition mais comme parties intégrantes du récit objectif, ces digressions participent grandement à la poésie d’un film qui fait souffler dans sa vision de l’amour fou une tempête qui abolit les frontières entre chimère et réalité, jusqu’à inviter l’Inde en Corée. L’oasis du titre, c’est cet opium aux volutes éphémères qui, l’espace d’un instant, élève ses personnages au-dessus du ciment monochrome. Nu de toute sensiblerie, nourri à l’ivresse sentimentale et au tranchant du réel, le film de Lee Chang-dong, osant tout et n’ayant peur de rien, est un vrai petit chef-d’œuvre.

par Nicolas Bardot

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