Cloud Atlas

Cloud Atlas
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Cloud Atlas
États-Unis, 2012
De Tom Tykwer, Andy Wachowski, Lana Wachowski
Scénario : Tom Tykwer, Andy Wachowski, Lana Wachowski d'après Cloud Atlas (David Mitchell)
Avec : Doona Bae, Halle Berry, Jim Broadbent, Tom Hanks, Jim Sturgess, Hugo Weaving, Ben Whishaw
Durée : 2h44
Sortie : 13/03/2013
Note FilmDeCulte : ******
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Adaptation du roman Cloud Atlas de David Mitchell publié en 2004 : un voyageur réticent qui traverse le Pacifique en 1850 ; un musicien déshérité menant une vie précaire en Belgique durant l'entre-deux-guerres ; un journaliste aux nobles sentiments qui suit un gouverneur de Californie nommé Reagan ; un vaniteux éditeur qui fuit ses créanciers mafieux ; un diner génétiquement servi dans le couloir de la mort ; et Zachary, un jeune habitant du Pacifique témoignant du crépuscule de la civilisation et de la science...

PAR-DELÀ LES NUAGES

Il n’y a pas que les hordes de fans de la trilogie Matrix, réalisée par les Wachowski, qui attendaient Cloud Atlas. Loin des axes "film de combat" et "jeux vidéos" qui pourraient être des clichés représentatifs de leurs derniers films (dont le plus récent, Speed Racer), Cloud Atlas présente cependant des liens thématiques forts avec ses prédécesseurs, même si son mode narratif le place d’emblée dans une dimension un peu moins accessible… en tout cas en apparence. Longtemps attendu donc, par les geeks qui ne jurent que par Matrix, mais aussi par ceux qui apprécient leur cinéma pour leur fond métaphysique et parfois même philosophique, ou par les lecteurs du roman de David Mitchell, Cartographie des nuages, ou encore par tous les cinéphiles en attente DU grand film de science-fiction des années 2010, Cloud Atlas est resté mystérieux jusqu’à sa sortie aux États-Unis. Mais au moment où une bande-annonce a été diffusée, elle semblait tellement longue que la regarder semblait être une mauvaise idée : n’est-il pas toujours mieux de se ménager un peu quelques surprises ? Ainsi, seuls quelques éléments étaient réellement connus du public : il s’agissait là d’un projet un peu démesuré, un peu protéiforme, et assez difficile à "raconter". On savait que, comme dans le roman, il y aurait six récits, se déroulant dans des endroits et à des époques différents ; mais comment ils seraient reliés demeurait un vrai challenge. Projet ambitieux donc, et apparemment assez facile à rater.

Les Wachoswki ne sont pas seuls sur ce projet puisque leur ami, l’allemand Tom Tykwer, y est associé depuis le début et en est le troisième réalisateur et scénariste. La genèse du projet montre à quel point leur travail a été gigantesque, dès le moment de l’écriture. Pas d’adaptation littérale et linéaire : le roman a été compris, digéré, disséqué, analysé, puis réorganisé au mieux pour en faire une œuvre de cinéma à part entière, qui puisse garder la même force, le même message que le livre sans perdre en fluidité ni en efficacité narrative. Le résultat est à la hauteur de ce travail colossal : les six récits se mélangent donc (au lieu de se succéder, comme dans le roman), et si l’esprit du spectateur peut mettre un petit moment à s’habituer à ce nouveau mode de narration, très vite il se rendra compte que simplement en se laissant aller, son cerveau sera capable de suivre parfaitement toutes ces histoires, et que de les laisser de superposer, se croiser et s’entrelacer, fait justement partie du cœur de l’expérience cinématographique qu’est Cloud Atlas. Car bien qu’ambitieux, jamais le film ne devient prétentieux, ce qui, vu l’ampleur du projet, tient du miracle. C’est qu’ici, il ne s’agit pas de faire de l’esbroufe avec un film révolutionnaire – même si, au fond, il l’est absolument, mais de façon beaucoup plus subtile – qui laisserait ses spectateurs se perdre dans des méandres trop complexes, des concepts incompréhensibles et des dizaines de personnages impossibles à différencier. Tout au contraire est fait pour que tout puisse se suivre naturellement et presque inconsciemment.

Plusieurs éléments concourent à cette fluidité impressionnante et à ce contenu qui semble à la fois extrêmement riche et extrêmement simple. Tout d’abord, chaque récit correspond à un genre cinématographique bien défini. On retrouve le film pré-Guerre de Sécession sur un navire en mer ; l’histoire d’amour épistolaire et passionnée dans l’Angleterre des années 30 ; le polar sur fond de complot environnementaliste dans les années 70 à San Francisco ; la comédie avec personnes âgées se déroulant de nos jours ; la science-fiction avec clones et mégalopoles totalitaires ; et enfin le film d’aventure post-apocalyptique où technologies les plus pointues et retour à la nature se mélangent. Chacun de ces segments, que les trois réalisateurs se sont répartis, a son esthétique propre, avec un soin extrême apporté aux décors, à la photographie, ainsi qu’aux coiffures et maquillages, sans compter sur leur esprit et leurs messages bien particuliers. Chacun pourrait faire un film à part entière, mais l’intérêt bien sûr n’est pas du tout là.

L’autre élément important, qui n’est plus un secret, c’est que les acteurs principaux jouent chacun un rôle dans chaque segment. Par un jeu de maquillage très élaboré (dont certains sont malgré tout moins "réussis" que d’autres…) on s’amuse ainsi à reconnaître Tom Hanks, Halle Berry, Jim Broadbent, Hugo Weaving, Jim Sturgess, Doona Bae, Ben Whishaw, James D’Arcy, Zhou Xun, Keith David, David Gyasi, Susan Sarandon, Hugh Grant. L’artifice n’est pas si grossier qu’on pourrait le croire sur le papier. L’idée du déguisement tout d’abord, est essentielle. Il y a toujours au moins un élément qui permet de reconnaître l’acteur ou l’actrice ; là encore il ne s’agit pas d’être plus malin que le spectateur ou de le piéger. Mais surtout, un acteur ne joue pas de la même manière lorsqu’il a un faux nez ou lorsque son visage est quasiment intégralement méconnaissable, sous une couche de maquillage tribal où seuls percent deux yeux bleus. La liberté que donnent les postiches, prothèses et autres accessoires de travestissement est incomparable. Ainsi, si on retrouve parmi ce casting des acteurs que l’on peut considérer habituellement comme "sans génie" : ils sont ici métamorphosés, et donc totalement libres. À eux de trouver où ils sont, malgré ces artifices matériels derrière lesquels ils doivent se reconnaître à peine ; à eux de trouver ce qui les définit, c'est-à-dire, en premier lieu, trouver leur humanité. Tout naturellement, ce qui en découle aussi est une grande ouverture à leurs partenaires, cet autre qui les définit aussi eux-mêmes ; et ce seul cheminement esthétique et artistique est intrinsèquement lié à ce que le film raconte et transmet. Et si, au début du film, on se prend à se concentrer un peu trop sur le fait de deviner qui est qui, encore une fois l’esprit finit par se détacher de cette démarche trop active et par intégrer simplement tous ces personnages différents, qui, pour chaque interprète, sont en fait une seule et même ligne de destin, soumis à des choix, des évolutions, des avilissements, ou au contraire des élévations.

"A MULTITUDE OF DROPS"

Dire que ces six récits s’entrelacent ne serait pas tout à fait exact. Il serait dommage d’attendre que les histoires se croisent réellement pour finir en un puzzle parfait ; ce n’est pas du tout le but. On peut davantage parler de mosaïque, comme le dit Andy Wachowski lui-même : les récits se juxtaposent, s’alignent parfois, les échos et les résonances sont fréquents et très importants, mais l’essentiel est dans le tableau d’ensemble de tous ces éléments juxtaposés. On retrouve ainsi certains personnages d’époque en époque, on retrouve aussi certaines thématiques qui sous-tendent les récits, en particulier celles du déjà-vu, de la destinée, du soulèvement, de la révolution (déjà très présentes dans les Matrix, bien sûr), de la transgression des frontières, en particulier des frontières morales, entre les races, entre les sexes, entre tout ce qui peut séparer deux êtres humains qui sont finalement fondamentalement similaires. Rien de très neuf donc dans ce message qui apparaîtra probablement comme simpliste à certains. Et pourtant, il souffle sur Cloud Atlas un humanisme vibrant et une vision du monde globale qui semble très progressiste en comparaison de la morale de la plupart des films de SF, souvent tentés par la facilité de la morale du désespoir ou, pire, du cynisme. Ici, les histoires ne comptent seulement parce que, à elles toutes, elles construisent l’Histoire.

La plus grande réussite de Cloud Atlas est d’avoir fait en sorte que le fond et la forme du film aillent dans la même direction. Comme on l’a vu, la direction d’acteurs semble entièrement pensée dans cette optique ; mais ce principe s’applique en fait sur tous les aspects du film. La richesse des décors, des détails, des références culturelles et artistiques est incroyable, et plusieurs visions seront probablement nécessaire pour en embrasser l’essentiel. Quelques références sont claires, avec les allusions à Soljenistyne, à Castaneda, à Melville, à Soleil Vert, à Fahrenheit 451, ou encore aux nombreux films qui peuvent venir à l’esprit, convoqués par les différentes esthétiques (au hasard et parmi d’autres, Master and Commander, Blade Runner, Shaft, ou même Le Retour du Jedi – chaque spectateur aura probablement ses propres réminiscences). Mais la plupart des références sont davantage des échos, des résonances, et sont beaucoup plus cachées que cela ; en arrière-plan, imperceptibles, il s’agit d’éléments de décor, de couleurs, de formes, ou encore de détails de montage (l’enchaînement des différentes séquences est particulièrement soigné) qui ne sont absolument pas là pour créer des clins d’œil, mais pour placer en toile de fond permanente des éléments inconscients dans l’esprit du spectateur, qui les voit sans les voir, les intègre, et sur lesquels tout finit par se construire, à l’image de la mosaïque des six récits. La musique tient une place de choix dans ce processus, puisqu’elle est présente aussi dans la diégèse, avec le personnage du compositeur Robert Frobisher et son "Cloud Atlas Sextet for Orchestra", qui justement mêle les mélodies et les harmonies de six instruments différents… Et c’est justement Tom Tykwer qui a composé ce morceau essentiel ainsi que toute la bande originale du film, conçue très en amont et utilisée comme élément de premier plan lors du tournage. La merveilleuse fluidité du film passe par cette construction globale plus que minutieuse, plus que réfléchie, qui réussit à créer une véritable synesthésie. Tous les sens se mêlent à la pensée, pour parvenir à une compréhension qui va au-delà de celle de la seule intelligence.

Transgression, transmission, transversalité, transcendance : il serait dommage de ne pas faire un lien avec le parcours de Lana Wachowski, qui est la première personne de premier plan à Hollywood à avoir affiché sa transsexualité. Et en effet, dans son humanisme et son progressisme, le film est un hymne à une ouverture aux autres et à soi-même, défendant par là non pas seulement ce que l’on appelle "les minorités", mais, avant tout, tous ceux qui ne sont pas traités par leurs congénères en tant qu’égaux. Cloud Atlas est donc, à bien des égards, un grand film transgenre. La générosité et l'exaltation de son message en font l'un de ces films capables de modifier les regards. En cela, c’est une œuvre rare et nouvelle, qui appelle aussi à un nouveau positionnement de spectateur. Enfin, le film est aussi une défense vigoureuse et passionnée de l'"acte" : les personnages agissent, créent, et leurs actions et leurs créations trouvent un écho, quel qu’il soit, dans l’Histoire, sous forme d’influence, directe ou indirecte : le père sur la fille, le sentiment amoureux sur l’engagement politique, la réalité sur la fiction, la fiction sur l’éveil des consciences, ou encore, de façon plus large, le choix d’une âme sur le parcours de ses différentes incarnations. Cloud Atlas mérite d’être mis à plat afin de suivre toutes ses lignes, toutes ses vignettes, d’en explorer tous les détails ; mais l’expérience cinématographique première, elle, est un moment unique de spectateur, sensoriel, émotionnel et spirituel. Ce pouvoir incroyable à lui seul fait de Cloud Atlas une œuvre majeure de cinéma.

par Anne Mourand-Sarrazin

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